Montres connectées

Tracés non concluants : l'angle mort des montres connectées

L'équipe Trace Care, avec Dr Anne-Laure Rousseau · · 4 min de lecture

Il y a huit ans, Anne-Laure Rousseau rentre d’une journée de garde à l’hôpital. Elle est fatiguée, concentrée sur autre chose : récupérer les enfants, remercier les proches qui les gardent, retrouver les doudous égarés.

Un des adultes présents lui dit qu’il pense avoir « la grippe » : chaud, courbatures dans les bras, grosse fatigue. Jusque-là, rien d’alarmant, le classique « ça doit être viral, prends du paracétamol et dors ». Puis il ajoute : « J’ai une montre connectée, offerte par mes enfants. Tu voudrais regarder les données ? »

Anne-Laure découvre les données d’une montre connectée pour la première fois, avec en prime la précision « ce sont les enfants qui me l’ont offerte », qui la dissuade de lâcher que ce gadget de fête des pères ne sert probablement à rien.

Elle prend le pouls : plus de 160 battements par minute. À cette fréquence, la montre, elle, avait choisi de ne pas conclure.

Elle poursuit l’examen, appelle aussi un ami cardiologue (avec les proches, la calibration est parfois faussée, on dramatise ou on relativise trop). Assez vite, tout le monde s’accorde : direction les urgences.

Le patient y est pris en charge immédiatement puis, hospitalisé en cardiologie dans la foulée où il a été opéré.

Ce n’était pas une grippe.

Que veut dire un tracé « non concluant » sur une montre connectée ?

Cette histoire est revenue à l’esprit d’Anne-Laure en lisant les publications récentes sur les montres connectées.

Dans l’étude en vie réelle de Briosa e Gala et al. (Heart Rhythm O2, juin 2025), menée sur l’Apple Watch, près d’un tracé sur cinq ressort « non classé » : l’algorithme ne tranche pas. Une partie de ces cas tient à une limite assumée du dispositif, qui ne se prononce pas au-delà de 120 battements par minute, ni en dessous de 50, c’est-à-dire parfois au moment précis où la question clinique devient sérieuse.1

Un chiffre qu’on met rarement en avant : parmi ces tracés que la montre n’a pas su catégoriser, un cardiologue a identifié le rythme dans environ trois cas sur quatre. La donnée était donc exploitable mais il manquait quelqu’un dans la boucle pour la récupérer et l’interpréter.1

C’est sans doute là que se joue la juste posture face à ces objets : ni la promesse d’une médecine sans médecin, ni le mépris du gadget. Une montre documente, classe et sait parfois dire « je ne sais pas » ou alerter. Cependant, ce qu’elle produit reste de la donnée, pas une interprétation ni une décision.

Multiplier les capteurs sans personne pour relier ces signaux à une histoire, un examen, un niveau de risque, c’est accumuler du bruit. La valeur ne réside pas tant dans le volume de données collectées que dans la boucle qui se met en place pour les transformer en prise en charge.

Tour d’horizon des questions cardio × wearables

Une montre connectée peut-elle détecter une fibrillation atriale ?

Dans une certaine mesure : l’algorithme ECG des montres est conçu pour repérer un rythme compatible avec une fibrillation atriale.2 Sans poser de diagnostic, la montre suggère dans ces cas-là de faire analyser le tracé par un professionnel de santé.

Pourquoi ma montre n’arrive pas à donner un résultat sur mon rythme cardiaque ?

Les algorithmes ECG des montres sont calibrés pour une plage de fréquence cardiaque précise. Au-delà ou en dessous, l’appareil ne tranche pas et affiche un tracé « non concluant ». Ce n’est pas un défaut, c’est une limite assumée, le plus souvent lorsque le rythme sort de la norme.

Mon tracé ECG est non concluant, dois-je m’inquiéter ?

Un tracé non concluant ne veut dire ni « tout va bien » ni « il y a un problème » : il traduit une incapacité de l’algorithme à trancher. S’il s’accompagne d’un symptôme (palpitations, essoufflement, douleur) ou s’il se répète, il est important d’en parler à un médecin qui pourra interpréter le tracé brut.

Faut-il faire confiance aux données cardio d’une montre connectée ?

Les données sont utiles mais rarement suffisantes seules. Dans l’étude citée plus haut, près d’un tracé sur cinq reste non classé par l’algorithme, alors qu’un cardiologue peut souvent trancher sur les mêmes données.1 La montre produit une documentation précieuse et continue, elle ne remplace pas un avis médical contextualisé.

Footnotes

  1. Briosa e Gala P. et al., « Diagnostic performance of single-lead electrocardiograms from a smartwatch and a smartring for cardiac arrhythmia detection », Heart Rhythm O2, 2025;6(6):808-817. Étude menée sur Apple Watch Series 6 (algorithme v1.0) et bague connectée CART (Skylabs). ↩ ↩2 ↩3

  2. Systematic review and meta-analysis, « Diagnostic Accuracy of Apple Watch Electrocardiogram for Atrial Fibrillation », JACC: Advances, 2024. ↩